Lettres ouvertes à Armelle Caron
Je rends hommage aux fonctionnalistes,
martyrs du plus beau des rêves : l’équation du bonheur.
Yves Klein
Chère Armelle,
Tu classes, tu ranges, tu déranges, tu arranges, tu tries, tu formes, tu transformes, tu dessines un ordre improbable, tu juxtaposes, tu déclasses aussi… Classer, c’est une division par catégories spécifiques des êtres. Avoir la classe est une lutte. Mais en 1900 avoir la classe ne se disait que d’une belle génisse et puis, ça s’est étendu aux humains. Origine étrusque, peut-être. Etrusques qui faisaient vraiment décorer leur vaisselle par leurs mômes…
…/…
J’ai ce tout début d’une histoire étrange après le film que tu m’as montré sur l’homme qui voulait classer le monde. Elle commencerait comme ça : Il hurla : « Il faut savoir colliger en mondant ce que l’on crible, sinon tout est à refaire. Quand vous aurez tout épuisé, on alimentera. C’est pas ce qui manque, les occurrences ! Ici, y a pas d’hapax ! » Ca servait à rien qu’il hurle comme ça vu qu’on était sourds. On s’est remis à tamiser les dictionnaires…/…
Je continuerai une autre fois.
…/…
Ordonner les paysages, les voyages, les parcours, les mots et même les peintures ou les dessins, les dire dans l’ordre, les énoncer de détail en détail, c’est un excellent chemin qui ne nous mène jamais où l’on espère aller. Un vrai chemin, ni court ni long, ni vif ni âpre, juste un chemin au gré…
- I - DES MOTS DEFAITS
…/…
Dans cette vie des mots en vidéo, il y a une danse lumineuse et sensible qui miroite au fond de la caverne de Platon ou bien, au cœur de l’archétype de la matrice maternelle ou encore, à la surface de l’inconscient avec ses constellations de lapsus… route de l’âme pour monter vers l’intelligible… L’homme est un loup pour l’âme, et tes mots défaits le disent bien d’ailleurs : créer – crever, bourse – bourde, profession – procession, solidaire – solitaire, grade – crade, médit – média, … par contre femme – flemme… c’est flamme, plutôt ? Idéaliste – irréaliste (je triche), hostie – hostile, popeline – pipeline… (je m’égare). Cet antre est propice aux initiations sémantiques.
…/…
Mais si je t’écris « des fraises » par exemple, tu vois des fraises. Au rayon Onfray gourmand c’est patatipatata et si je précise fraise rhomboédrique, au hasard, je me demande bien ce que tu vois… des outils singuliers, une bouffiole sur le nez, le col d’Henri IV, des cristaux de grenat. Et sans le « a », des frises. Ou bien un pic… de pollution, de montagne, de mineur ou juste vert ? Tant de mots-malle qu’on trimballe à perte de sens. C’est fractal en somme. Infini…/…
Les mots s’amoncellent d’abaca à zython… crois-tu qu’il en naisse tous les jours autant que des nouveaux nés dans les grandes villes ?
Ph.S.
Lettres ouvertes à Armelle Caron
- II - DERANGER LES VILLES
.../...
Istanbul, c’est un dessin un peu intestinal ou en trame de feuille morte avec le souvenir de ses cellules, tout en circulades, comme ces labyrinthes de moines qu’ils parcouraient à genoux en pénitence ou en méditation, je sais plus… tu crois t’approcher du but et tu t’en éloignes, tu crois t’éloigner alors que tu es tout près du but… Tamarac ressemble à un circuit imprimé, très technologique, fonctionnaliste high-tech, trop bien rangé ; un peu comme New-York tout en rectangles propres, un ordre pragmatique traversé par le fleuve et zébré d’une diagonale : Broadway. Avec Berlin et Montpellier on imagine bien les villages anciens qui se sont étoffés à la va comme je te pousse, en toile d’araignée sous psychotropes.
Peut-être qu’avec les morceaux de puzzle en bois montpelliérains on fera des Ur, des Babel ou des Syracuse sans le savoir.
Faudrait peut-être ranger les rues avec les trottoirs et mettre les squares au rayon vert (je voudrais bien voir le chef du rayon vert !). Venise en tête de gondole, Ulan Bator avec les jouets. Les passages cloutés et les gendarmes allongés, c’est plus de saison.
…/…
Et dans notre petit Hexagone il y a le triangle de Villeroy à Sète, la place ronde à Marseille, le polygone et la rue de la spirale à Montpellier, le passage du losange à Toulouse, la rue du trapèze à Montauban, la rue du rectangle à Molenbeek, la place carrée à Chalon sur Saône, la rue du cercle à Théziers, la place ovale à Cachan, la rue parallèle à Strasbourg, la rue de l’octogone à Grimaud, les allées du cône à Peronnas, la rue du point à Arbent, les allées de la sphère à Rungis, mais Cube c’est au Panama.
…/…
Dans les grosses villes, les architectes ne pensent qu’à gagner au jeu de Kapla®, érections impuissantes à aimer nos vies. Il faut déconstruire les gratte-ciel, comme les cravates. Les grands gros groupes industrialo-militaro-financiers érigent à qui mieux mieux des gratte-ciel stupides. Je préfère les villes à plat.
ressasseressasseressasseressasseressasseressasseressasseressasseressasser
Je n’arrêterai jamais de ressasser ces considérations. Marre de ces érections frimeuses ! Nous n’avons pas besoin de ces symboles de puissance stupide, barbare, violente. Excuse-moi, je m’emporte… mais tous ces gens qui crèvent pour des buildings de pacotille…
Ph.S
Lettres ouvertes à Armelle Caron
- III - 190 NATIONALITES PASSEES AU CRIBLE. ENVIRON.
(liste de toutes les nationalités recensées)
.../...
De la tête turcs en cinq lettres, à la queue papouasiens-néo-guinéens en 23 signes... à la queue leu leu sur plusieurs mètres en colonne ou en ligne, c’est selon.
Tu m’a dit qu’on appelait ça les gentilés.
Peut être que gentilé recèle une forme d’ostracisme envers les étrangers si l’on se réfère à l’étymologie du mot gentil qui pour les premiers chrétiens désignait les non-chrétiens, comme aujourd’hui goy pour les non-juifs ou gadjo pour les non-gitans.
Le mot gens, lui, vient forcément de génital, c’est sa gentille racine.
Tous les gentilés devraient être beaux avec leurs bouquets de fleurs pour cadeaux…
Ph.S
Lettres ouvertes à Armelle Caron
- IV - AVEC DES FLEURS EN LITANIE
Chère Armelle patatipatata.../...
Le grand tort de la nature est de n'avoir pas su se borner à un seul règne.
À côté du végétal, tout paraît inopportun, mal venu.
Le soleil aurait dû bouder à l'avènement du premier insecte
et déménager à l'irruption du premier chimpanzé.
Cioran
Pas de soleil, pas de plantes, pas d’insectes, pas de plantes non plus. Tout est intriqué : pas de plantes, pas de soleil. Cioran m’évoque, malgré moi, ce vieux muséum d’histoire naturelle bondé où j’ai grandi. Farçi de vies empaillées.
Je fus presque convaincu que le coucou commun
et la primevère étaient en train de devenir dioïque.
Charles Darwin in L’autobiographie
Ce que j’aime c’est ce « presque ».
Avec tes métafleurs morphosées tu l’enfonces le bon vieux Darwin qui pourtant est un sage et incommensurable classificateur, comme toi. Je l’aime bien Darwin, il peut dire, par exemple : A mon goût, un roman n’est pas réussi s’il ne s’y trouve aucun personnage auquel on peut s’identifier, et tant mieux si c’est une jolie femme ! Etait-il, comme moi, à la fois mâle et femelle – dioïque -, lui aussi ?
Comme pour marabout, bout d’ficelle, selle de ch’val, ch’val dire au père, père fouettard, tarabiscot, cauchemar, maraîchère, chère Armelle… ça s’appelle une kyrielle syllabique. Donc, de rhinante hirsute, utriculaire, érable sycomore, morène, etc., à vipérine, rhinante hirsute. Hop ! La boucle est bouclée, c’est un ouroboros, le serpent qui se mange la queue, symbole d’autofécondation (c’est encore dioïque…) ou du cycle naissance / mort…
…/…
J’aime bien les noms de plantes.
« Mettons de la misère à l’ancolie, ça lui tient chaud, mais faut pas mettre la cyprine pourpre avec le cornouiller sanguin, il la violerait. Ici, de la ciste blanche sur le ciste cipolin et le gypsophile sur le lit de roses des sables, bien sûr. Et défais donc tes liens de renouée ! »
Y a des pièges, là-dedans, avec les noms de plantes.
D’ailleurs, on peut facilement écrire des trucs à la Jabberwocky de Lewis Carroll, glossolalie chez les dingues, yaourt pour tout le monde.
.../...
Un peu de roman de gare fleuri avec une légère prise de choux :
- Enfoiré, lâche ma buplèvre glauque !
- Mais ma douce j’héliotropais couché ! Et ces ophrys que je t’offris…
- Tu peux te les nivéoler où je pense, fausse girouille des sables !
- Mais enfin ! Tu morènes en vipérine, un peu là… non ?
- Toi tu érables un peu vite ta sale utriculaire de dauphinelle !
- Je t’en prie… ma fleur…
…/…
- Tiens, des roses… - Ose un peu ! - Petite fleur… - Heureusement ! - Mandarine… - Rhinocéros ! - Rossignol… - Gnôle fade ! - Ah… délices… - Licencieux ! - Yeux de braise… - Raison gardée ! - Désir d’enclos… - Clos l’entretien. - Tiens, tes roses !
…/…
Chez toi, à Montferrier-le-Lez, il est ab-so-lu-ment in-ter-dit de toucher à la gagée de Granatelli, à l’inule d'Angleterre et à la nonnée brune sous peine de se faire cueillir par le garde champêtre de l’Europe des accords de Berne. Il y a de plus en plus de fleurs interdites. On ne peut offrir que des fleurs d’élevage.
…/…
Ces onze enfants que tu dessines en entendant en fond sonore les nouvelles à la radio… /… Est-ce qu’on peut dire salope avec des fleurs ? C’est déguelasse. La télé n’arrête pas de dire des horreurs avec des sourires passe-partout et leurs têtes bien peignées, chaque cheveux a sa place. Des mots qui pour nous sont terribles deviennent au JT des sons légers avec un soupçon d’accent télévisuel. Ecrits, ils sont encore plus horribles. Comment font-ils pour se lire eux-mêmes ? Juste après ce meurtre sanguinaire... des insultes racistes... un match retour... la fête fleurie à Giverny, etc… etc…
Ph.S
Lettres ouvertes à Armelle Caron
Je peindrai avec mon cul !
Fragonard
- V – AU THEATRE PARADIS

Reconstituer une image de paradis avec les mots de tout le monde ouvre les portes de la mémoire de chacun. Toute peinture est un paradis, même La femme qui pleure est un paradis. Délices, artificiels ou fiscaux… les paradis sont un enclos comme une toile ou un jardin.
…/…
Je crois que si tu me dis « grille de jardin » je vois celle du 12 rue Saint Ligori. Si tu dis « haies » je vois celles de noisetiers de mon grand-père en Corrèze où nichaient des centaines d’oiseaux. Si tu dis « chemin », je vois celui qui monte au-dessus du lac de Bethmale vers les mines de blende désaffectées. Si tu dis « fenêtre » je vois celle de ma chambre quand j’étais gosse.
Si je te dis « chambre », laquelle sur tes 36 ?
…/…
Je ne sais pas vraiment où est le cyclope - c’est à ce pauvre Polyphème qu’Ulysse dit s’appeler Personne - sur la toile de Nicolas Poussin. Est-ce cet homme brutal caché dans les fourrés à cour ou bien cet immense personnage de pierre allongé tout en haut de la montagne, au lointain ?
…/…
C’est plus gai que les raboteurs de parquet, les dahlias au jardin à Petit-Gennevilliers et moins étouffant que les tournesols dans le même jardin. Plein aux as, Gustave, grand régatier, finançait l’impressionnisme. A l’époque l’état, une sorte de Délégations aux Arts Plastiques si tu veux, n’a pas voulu de sa collection… Etat buté, c’est sa nature. Il était généreux, même avec Cezanne qui accroche cette maison du pendu à la première exposition impressionniste. En breton « pen-du » veut dire tête noire, paraît-il. Elle est glaciale et mystérieuse cette peinture.
…/…
Les embrouilles de Krishna et de la petite vachère Radha sont un vrai roman de gare fleuri écrit vers l’an mille par le brahmane bengali Jayadeva. Je n’ai pas trouvé ta peinture avec une petite colline à jardin et les bignones orange au devant. Je cherche encore. Grâce à toi.
Philippe Saulle