texte pour la revue papiers libre, hors série avril 2005

mobiles mots-bulles

Mettre des mots et des lettres sens dessus dessous, les faire bouger, voler, les secouer un bon coup pour entendre ce qu’ils contiennent, ce qu’ils ne souhaitent pas nous dire à première lecture, les faire parler en douceur. Armelle Caron, qui bavarde aussi dans la langue des signes, joue avec les mots. Elle façonne des flip-book où, par exemple, le mot « imaginer » se décompose et se recompose en « migraine », alors que la danse des lettres est traversée par l’ombre d’un avion de passage. « Ministre – intérims », « bancaire – carabine », « camarades – mascarade », « fragile – giflera », autant d’anagrammes choisis, joyeux ou amers, sobrement imprimés sur un papier ivoire à bonne main.
Mais c’est surtout au moyen de la vidéo que l’artiste explore les sémantiques retorses accompagnée par sa propre voix. Dans la vidéo « Anagrammes » le mot que l’on lit sur l’écran n’est pas celui qui est épelé puis énoncé. Le spectateur, c’est irrépressible, se prend au jeu et tente de devancer la parole. Pour la vidéo de mots-valise « E dans l’O », la poésie (mot redoutable…) grince ; n’y a-t-il désespérément que « gag » dans « engagement » ou bien « ego » dans « négocier » ?
Toujours en vidéo, ici « Babel », Armelle décrit en fondu-enchaîné, la fonte lente et inexorable d’un « petite sculpture en savon de Marseille de 6,5 cm de diamètre sur 5,5 cm de hauteur qui baigne dans 1 cm d’eau claire ». Elle ne fera plus que 6, puis 5, puis 4 cm… dans une eau de plus en plus trouble. L’allitération de la fonte du texte décrivant celle d’une petite sculpture, sobre typographie animée et temps réel, pourrait aussi être le ressort de la vidéo « Situation ». Elle énonce « en plein centre » qui est effectivement écrit en plein centre, puis « en haut à gauche » et ainsi de suite jusqu’à une saturation descriptive corroborée par la saturation de l’écran couvert de typographie.
Certaine vidéo ont un effet comique jubilatoire. « Forget-me-not » par exemple. Le nom Walter Benjamin s’affiche à l’écran. Une voix de synthèse d’un logiciel de lecture en français lit ce nom, mais il faudra plusieurs essais, et finir par « oualtère benne ya mine » pour que la voix artificielle sache prononcer presque correctement le nom propre. Il en va de même pour Roy Lichtenchtein, Marcel Broodthears et consort…
Armelle Caron, expansive et drôle, excelle dans cet art, enfant d’une poésie oulipienne. La technique vidéo y est utile, mais elle est maîtrisée par une économie d’effets plastiques pour donner toute sa place à une poésie aérienne et mobile.

Ph. Saulle