Ce travail d’une grande beauté formelle et poétique est emblématique des recherches artistiques menées par Armelle Caron. Ses œuvres s’ancrent, en effet, violemment dans le réel et dans ses représentations (cartographiques, topographiques). Ce qui se trouve à l’origine de la création est en effet un « plan », un dessin, fourni par le monde extérieur: un « document », dans toute la froideur et l’inesthétique de son objectivité crue. Les villes rangées posent le principe d’une recherche morphologique de nature anagrammatique (dans le sens où il y a reprise exhaustive des constituants d’un organisme – les micro-unités de la ville – mais sous un ordre différent):Armelle Caron parle en ce sens d’« anagrammes graphiques ». Plans et cartes, se trouvent alors modifiés et transformés, par le biais de quelque protocole ou transmutation artistique, pour aboutir à la création d’un nouvel ordre: la cohérence de l’espace urbain ne réside alors plus sur le plan lamimesis, dans le réel et la morphologie physique de la ville, mais de façon aléatoire et suivant la logique abstraite d’un protocole déterminé a priori. Les différents espaces urbains se trouvent alors restructurés, réorganisés, de manière séquentielle et obsessionnelle, avec la tentation du systématique mais avec aussi l’écart poétique et exotique du résultat, du nouveau regard proposé sur ces représentations physiques et quotidiennes.
Cette démarche s’inscrit pleinement dans le réel et dans le quotidien. Il s’agit, pour Armelle Caron, de dire ainsi en le reproduisant et en le détournant un monde fait de représentations et d’images (les plans, les reproductions du réel, saturant l’espace urbain lui-même mais aussi l’espace numérique, avec la multiplication des serveurs de recherches et de localisation), mais aussi un monde devenu essentiellement urbain et global, une Terre réduite à des flux et réseaux tissant telle une toile d’araignée entre les points nodaux des grandes mégalopoles en croissance et devenus labyrinthiques. Le langage de la ville, sa cohérence mimétique, sa grammaire ou son « architectonique » se trouvent ainsi remis en cause par le prisme artistique afin de proposer un nouvel ordre de lecture, aléatoire et abstrait, mettant le spectateur et le passant directement en face de l’incompréhensibilité et du mystère de la grande ville moderne, de son organisation de plus en plus dense et complexe, et donc de plus en plus rétive à sa compréhension – dans le sens d’un entendement rationnel mais aussi d’un rassemblement / englobement par la pensée. En détruisant le signifié et sa structuration grammaticale, en réélaborant les entités urbaines suivant une autre architecture logique, Armelle Caron évacue ainsi la question du sens au profit d’une abstraction, en elle-même signifiante. Ce processus de création s’inscrit, par ailleurs, dans un protocole radicalement postmoderne: le point de départ est un prélèvement, une extraction, d’un élément du réel – la carte, le plan ou l’un de ses éléments – afin de servir de racine à la rêverie et au protocole de création. Ceci s’inscrit dans une longue tradition, remontant par exemple aux collages et empreintes cubistes ou aux Nouveaux Réalistes, et se synthétisant autour de la notion de « document ». Ce même processus se trouve notamment mis en situation dans ce qui relève dustreet art. Cette inclusion des planisphères se retrouve par exemple dans les oeuvres de Mark Bradford ou de l’Argentin Guillermo Kuitca, dont la réinterprétation colorée et la mise en ruine des cartes et plans remettent aussi en cause leur froideur et apparente objectivité – qui est représentation et donc subjectivisation du réel, tentative de contrôle d’un espace et de sa représentation. La carte est, en cela, véhicule de l’angoisse: elle est représentation « morte » du réel, dans l’à-venir (plan architectural imaginaire, à réaliser), ou dans le périmé (figement abstrait de l’espace dans l’atemporalité de la carte ou du plan). Par cet ancrage dans le réel le plus banal, comme point de départ à la rêverie esthétique, l’art en devient d’autant plus ludique et efficace à proposer un nouveau regard sur le monde qui nous entoure. Un geste ainsi radicalement postmoderne, non seulement en raison de cet ancrage objectif, mais aussi en raison de cette importance du fragment qui se trouve induite, avec ce radical morcellement des espaces urbains, et de ce geste de déconstruction. Nous pourrons aussi souligner l’importance de l’univers urbain dans l’imaginaire artistique dès le milieu du XXème siècle, en écho à la globalisation et urbanisation galopante du monde, et servant de cadre objectif et aléatoire à une démarche esthétique souvent ludique. Sur un plan littéraire, ceci s’observe notamment chez des écrivains comme Georges Perec (Espèces d’espaces; Tentative d’épuisement d’un lieu parisien), Jacques Roubaud (La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains), Julien Gracq (La forme d’une ville), mais aussi Borges, Calvino ou Cortázar, ainsi que, plus récemment, Anne-James Chaton ou Thomas Clerc.
Un tel processus artistique et imaginaire urbain s’observe aussi dans Les villes en creux où, cette fois, ce sont les rues, avenues et réseaux – la structure « syntaxique », la grammaire donc – qui sont retenus. La fragmentation inverse de la ville, qui apparait alors sous la forme d’une empreinte, propose un dentelé urbain où le regard peut mieux saisir les réseaux, les toiles araignées de nos métropoles, organisées autour d’un centre ou sans centre, suivant des morphologies mystérieuses et toujours différentes. L’adjonction d’un court texte d’impressions donne à ce travail, par ailleurs, la forme d’un journal intime ou d’un journal de voyage, la subjectivité apparente d’un ancrage dans le « je » et le croisement encore plus prégnant avec le poétique.